Ils sont partis pour travailler, leurs petits-enfants rêvent de retrouver l’Algérie

Ils étaient partis pour travailler en France, mettre de l’argent de côté, puis rentrer en Algérie. Pour beaucoup, ce retour n’est jamais arrivé. Les années ont passé, les enfants sont nés, puis les petits-enfants. Et voici que, deux ou trois générations plus tard, certains de leurs descendants cherchent à renouer avec le pays que leurs aînés avaient quitté. Parfois pour les vacances, parfois pour un projet professionnel, parfois même avec l’idée de s’y installer. Ce qui était hier un rêve de retour devient aujourd’hui une autre question : comment se rapprocher d’un pays dont on a hérité sans nécessairement y avoir vécu ?
Cette interrogation a ressurgi dans l’actualité après la reprise, ce 6 novembre 2026 par Courrier international, d’une enquête de Tout sur l’Algérie (TSA) publiée le 28 octobre. Elle mérite davantage qu’une opposition entre la France et l’Algérie. Car derrière le mot « retour », il existe autant de parcours que de familles.
La génération des chibanis : partir un temps, rester une vie
Après la Seconde Guerre mondiale, de nombreux travailleurs algériens ont rejoint la France, notamment ses usines, ses chantiers et ses bassins miniers. Une partie envisageait ce déplacement comme temporaire. Le travail devait permettre d’aider les proches restés au pays, de construire une maison ou d’assurer un avenir meilleur avant de rentrer.
Mais le temps a transformé ces projets. Les familles se sont installées. Les enfants ont grandi en France. Les emplois, les retraites, les attaches personnelles et les bouleversements du pays d’origine ont parfois rendu le retour difficile, puis improbable.
Les chercheurs parlent du « mythe du retour » : cette perspective qui accompagne longtemps la vie des personnes immigrées, même lorsqu’elle ne se réalise pas. En février 2024, la revue Ballast publiait une enquête de Maya Elboudrari consacrée aux chibanis et à cette attente. Les témoignages recueillis au sein d’un café social parisien décrivent des vies construites entre deux rives de la Méditerranée, et les renoncements que cela a parfois entraînés.
Il serait pourtant faux de réduire cette histoire à un échec. Les familles installées en France y ont créé une vie, des amitiés et des générations entières. Pour leurs descendants, la France n’est pas simplement un pays d’accueil : c’est le pays où ils sont nés et où ils ont grandi.
Pour leurs petits-enfants, « rentrer » peut vouloir dire « découvrir »
Voilà le paradoxe de ce nouveau lien avec l’Algérie. Certains jeunes Français d’origine algérienne parlent de « retour au pays » alors qu’ils n’y ont jamais habité. Ils connaissent parfois une ville par les récits d’une grand-mère, une rue par une vieille photographie, une région par quelques étés d’enfance.
Leur voyage n’a donc pas exactement le même sens que celui imaginé par les anciens travailleurs. Ils ne retournent pas toujours vers un lieu qu’ils ont quitté ; ils partent à la rencontre d’un lieu qui leur a été transmis.
Ce lien peut se manifester de mille façons : apprendre l’arabe ou le tamazight, reconstituer une histoire familiale, retrouver la maison d’un grand-parent, découvrir un quartier ancien, ou simplement comprendre les habitudes et les expressions conservées à la maison. Le pays hérité devient un pays rencontré, avec ses beautés, ses contradictions et son quotidien réel.
À travers notre rubrique Algérie vivante, DailyDZ explore justement ce lien entre lieux et mémoire. Dans les ruelles de la Casbah d’Alger, l’histoire ne se limite pas aux monuments : elle continue de se raconter à travers les habitants et les gestes ordinaires.
Une communauté nombreuse, mais aucun chiffre fiable sur une « vague de retours »
Les données démographiques donnent la mesure des liens familiaux entre les deux pays. Selon l’Ined, à partir des enquêtes de l’Insee, la France comptait en 2023 environ 1,238 million de descendants d’immigrés d’origine algérienne nés en France et ayant au moins un parent immigré. À cette date, environ 892 000 immigrés nés en Algérie y résidaient également. Ces catégories ne couvrent pas tous les petits-enfants d’immigrés et ne doivent pas être additionnées sans préciser ce qu’elles mesurent.
Ces chiffres disent quelque chose de l’épaisseur des liens humains. En revanche, ils ne permettent pas de mesurer le nombre de descendants qui s’installent aujourd’hui en Algérie. Les témoignages publiés sur les réseaux sociaux et les reportages illustrent des trajectoires individuelles ; ils ne prouvent pas, à eux seuls, un mouvement massif de départ de France.
Identité, sport, entrepreneuriat : plusieurs chemins vers l’Algérie
L’enquête de TSA, reprise par Courrier international, souligne différentes motivations. Certains cherchent une continuité familiale et culturelle. D’autres envisagent le pays comme un espace de projets, notamment dans l’entrepreneuriat ou l’immobilier. D’autres encore disent ressentir plus vivement la question de leurs origines dans le contexte des débats français sur l’immigration et l’identité.
Il n’existe pourtant pas une explication unique. Le sentiment d’être stigmatisé peut jouer dans certains parcours, mais on peut aussi aimer l’Algérie sans rejeter la France, vouloir entreprendre à Alger sans rompre avec sa ville française, ou revendiquer un héritage familial sans envisager de déménager.
Le sport donne à cette appartenance une visibilité particulière : représenter l’Algérie peut être, pour un athlète ayant grandi ailleurs, un choix sportif autant qu’une expression de ses attaches. Mais porter le maillot des Verts, comme Kaylia Nemour ou Luca Zidane dans leurs disciplines respectives, ne signifie pas que tous les descendants d’immigrés vivent le même rapport au pays.
Du côté économique, le rapprochement exige souvent de passer du désir au concret. Acheter un appartement, créer une société ou organiser une installation implique de comprendre les règles locales, les financements disponibles, le fonctionnement administratif, et les différences de vie quotidienne. Notre guide sur l’achat immobilier en Algérie pour la diaspora aborde une partie de ces questions.
La liberté nouvelle de ne plus choisir entre deux pays
Peut-être est-ce là que les générations se distinguent le plus. Pour certains anciens, revenir signifiait quitter définitivement la France afin de retrouver l’Algérie. Pour leurs enfants et petits-enfants, les voyages, les échanges familiaux et les communications à distance permettent parfois de construire un lien différent : séjourner régulièrement, lancer une activité, transmettre la langue à ses enfants, sans nécessairement faire de l’un des deux pays une négation de l’autre.
Ce va-et-vient n’efface ni les obstacles ni les tiraillements de l’identité. Il laisse néanmoins place à une histoire moins binaire. On peut être profondément attaché au pays où l’on a grandi et à celui dont on a hérité. On peut découvrir une Algérie différente de celle racontée par ses parents et choisir de l’aimer telle qu’elle est, plutôt que seulement telle qu’on l’imaginait.
Le rêve de retour n’a peut-être pas disparu : il a changé de forme. Les grands-parents espéraient parfois rentrer un jour. Leurs petits-enfants, eux, cherchent à comprendre ce qui, malgré les décennies et les kilomètres, n’est jamais vraiment parti.
Sources : TSA, enquête de Dounia Ladraa, 28 octobre 2026 ; Courrier international, reprise du 6 novembre 2026 ; Ballast, Maya Elboudrari, 19 février 2024 ; Ined / Insee, statistiques 2023 sur les immigrés et leurs descendants.
